Rando'

La grande traversée gaspésienne, ou l’abandon de Véronique

25 juillet 2017. Écrasée sur une chaise de cuisine, je sens à peine mes jambes. Mes yeux essaient de regarder autour de moi, mais ils regardent dans le vide. Mon sac d’expédition traîne, éventré, sur le plancher du refuge. En ressortent un sac étanche rempli de nourriture lyophilisée, des gamelles légères, une bombonne de propane. Mon pantalon de randonnée replié sur une chaise tente de sécher. Les couches de sueur et de bouette s’alternent.

Laurence pose ses yeux sur moi. Nos respirations haletantes trahissent notre état physique et mental discutable. Nos regards se croisent. Les larmes jaillissent. Au même moment. On se met à pleurer. On dirait presque un chœur. Soudain, je m’exclame : « ostie que ça me fait chier! »

La montre de Laurence affiche dix-huit heures trente. Ou dix-neuf heures. Je ne sais pas. Je sais qu’on a marché pendant presque neuf heures. On sait toutes les deux qu’on ne veut pas poursuivre cette randonnée à laquelle on a tant rêvé. On le sait mais on n’ose pas encore le dire. Silencieuses, devant le graphique plastifié des sommets, on étudie la carte pour constater ce qui nous attend si on décide de poursuivre. Les larmes remontent à la surface. Envahissent le globe oculaire. Obstruent la vue. Témoignent de l’urgence de tout arrêter. Et ma toute petite voix se fait entendre : « j’aime pas ça ». « Moi non plus », répond Laurence.

Je n’aurais jamais pensé dire ça d’une randonnée. J’aime gravir les montagnes, arriver aux sommets, admirer la vue, méditer, faire le plein d’énergie et repartir. J’aime faire du camping rustique, marcher quelques kilomètres pour rejoindre le site, assembler la tente, humer l’air des bois, allumer un feu de camp.

On venait au Parc national de la Gaspésie pour accomplir la grande traversée, du Mont Logan jusqu’au Mont Albert. Un total de 80 km de marche dans les Chic-Chocs en autonomie complète. Je m’y rendais avec ma bonne amie Laurence, ex-coloc, passionnée de plein air comme moi et complice de ma vie depuis près de 10 ans. Être ensemble nous rassurait. On savait qu’on pouvait compter l’une sur l’autre en cas de pépin. On se motiverait mutuellement durant notre parcours. Et la bière de la fin goûterait encore meilleure. Voilà que le 25e kilomètre sonne le glas de notre traversée. L’aventure nous avait inspirées pendant plusieurs mois. On s’était visualisées en train de compléter la randonnée. Plus on s’approchait du départ, plus l’appel de la nature grandissait. Pourtant, à ce moment précis, alors que mes jambes et mes pieds refusent de coopérer, abdiquer devient normal. On ne désire qu’une chose, Laurence et moi : retourner à notre campement de rêve, le site n° 11 du Lac Cascapédia, avec un accès direct au lac et vue sur les montagnes. En plein cœur de l’immensité des Chic-Chocs.

Pendant qu’un patrouilleur nous ramène à l’accueil du parc pour y passer la nuit en attendant de modifier le reste de notre séjour, je ne cesse de penser à ce que signifie notre décision. Est-ce que l’abandon d’un défi représente nécessairement un échec? Si je m’étais fixé l’épreuve de la longue randonnée presqu’un an plus tôt, et qu’elle m’avait autant inspirée à me dépasser, comment pouvais-je me sentir aussi sereine à l’idée de la laisser tomber? Laurence et moi, on désirait sortir de notre quotidien pour vivre une épopée plus grande que l’ordinaire. Et d’une certaine manière, on croyait pouvoir, par cette aventure, entrer en contact avec une autre facette de notre personnalité. Notre année, riche et difficile en réflexions, avait fini par nous écraser un peu trop. Durant les derniers mois, je l’ai canalisée dans ma préparation mentale et physique de ce défi considérable : marcher 80 km durant 6 jours consécutifs dans les bois, avec un sac d’expédition en autonomie complète. Je me sentais prête à voir au-delà de la souffrance pour profiter des paysages gaspésiens. C’est justement là où le bât blesse : impossible de profiter. Seul le déplaisir se manifestait pendant la longue marche. Enjambée après enjambée, je régressais. Le vertige enivrant que procure la randonnée en montagnes n’avait laissé place qu’à la douleur et au sentiment de ne plus s’appartenir. Traverser les Chic-Chocs nous stimulait parce que ça rimait avec la capacité d’affronter toutes les épreuves personnelles possibles. En lâchant nos sacs sur le plancher du refuge, on réalisait que ce défi ne résonnait plus en nous. Il ne voulait plus rien dire. On se tenait devant une absence totale de motivation. Un vide énorme.

C’est en arrivant au site n° 11 du Lac Cascapédia que tout ça est apparu : on voulait aussi s’amuser. Sur les sentiers, on se sentait dépressives. Oui, certains diraient que c’est dans la souffrance qu’on apprend à se connaître. Les athlètes l’affirment. On souffre et la satisfaction de s’être dépassé est si grande ensuite qu’on ne peut qu’être fier de soi. Encore faut-il avoir du plaisir pour vouloir réussir une épreuve sportive. Or quand l’étincelle s’éteint. Quand le rêve se dégonfle. Quand le sourire s’efface. Mieux vaut tout arrêter. Car si on est assez fort pour s’imposer un tel défi sportif, pour s’y préparer avec de multiples entraînements, pour essayer de le triompher, on est sûrement assez fort pour reconnaître que ça ne nous anime plus et qu’on a peut-être juste besoin de nous reposer. Simplement ça. Boire son café matinal sur le bord du lac et observer les huards batifoler.

Je suis revenue il y a deux semaines. Mon sac attend patiemment la prochaine aventure pédestre. Je trépigne à l’idée de repartir le plus vite possible. Je magasine mes prochaines escapades en plein air. Je cherche à sortir de chez moi, bouger. Je m’abreuve des cours de fitness qui me tiennent toujours aussi vivante. Forte. Maintenant, tout ce que je veux, c’est profiter des activités que je pratique. Ai-je donc échoué en abandonnant mon rêve de marcher 80 kilomètres en Gaspésie? J’ai plutôt réussi à arrêter quand il ne résonnait plus. Et j’ai recommencé à sourire.

Un bel article invité par Véronique Grondines!
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